Franc-Aller

Dire « vous » à ses parents

J’ai toujours vouvoyé mes parents. Mes enfants, adultes à présent, m’ont toujours tutoyé… Autre temps, autres mœurs, me direz-vous ? Indéniablement. J’ignore, cela dit, ce que nous avons gagné au change.

Ce « vous » était une distance, évidemment : c’était son rôle. Entre un gamin turbulent et des adultes. Puis entre un adolescent déjà pénible, en quête d’utopie et inévitablement frustré par la réalité, et ses éducateurs (croyez-vous sérieusement avoir inventé quoi que ce soit en matière de gesticulation post-pubère, fusse-t-il avec la complicité de vos parents post-soixante-huitards, les millennials ?)

Ce « vous » aujourd’hui fatalement castrateur (au minimum) était une simple marque de respect nécessaire. Celle d’une position d’infériorité assumée : je savais bien que j’avais encore beaucoup à apprendre (une excellente habitude à prendre pour le reste de sa vie, paraît-il).

Vouvoyer les auteurs de mes jours ne m’a jamais éloigné d’eux, affectivement, comme on se complaît à le dire à présent. « Papa, vous… Maman, vous… » n’a jamais rien entravé de notre attachement réciproque, derrière un langage acquis, appris, maîtrisé. Au contraire. Cela a contribué à m’apprendre, à comprendre, à saisir ce qu’il y a derrière les mots en vigueur, au lieu d’y être asservi. Dire « je vous aime… » en réponse à « je t’aime… » ne retient rien de la tendresse réciproque de l’un envers de l’autre.

Ne faut-il pas être bien égaré ou bien pauvre en réflexion pour être soumis à ce point au premier degré des mots que nous employons, à propos de ce « vous » ? Voire avec bien d’autres mots que lui, aujourd’hui conspués ? Il se peut que ce billet ait une portée plus générale à l’ère du discours woke, mais bref.

Dire « vous » n’a jamais été surtout, et c’est essentiel, une entrave à poser la moindre question, ni à risquer la moindre affirmation aventureuse ou autre indignation idiote qui n’appelait que des réponses circonstanciées et attentives. Ce rappel trivial de la conscience que je ne savais pas tout ne m’a jamais empêché de demander, de questionner, ni de procéder par erreur. Il m’a au contraire, je pense, aidé à solliciter ceux auprès de qui j’avais tout à apprendre. Et surtout à obtenir leurs réponses.

Et puis, après… Ma foi, j’ai continué à vouvoyer. Mes professeurs. Les savants que j’ai eu la chance d’avoir comme enseignants. De toutes autres personnes que j’ai eu la chance de rencontrer. Comme un pli qui était pris : je sais… que vous pouvez m’apprendre quelque-chose. Pas « tu sais pas, wesh. Je sache ».

Pourquoi vous parler de cela au lieu de la chasse, qui est en principe mon sujet ? Cela a quelque-chose à voir. Je vous laisse chercher quoi, les millennials qui venez nous ch*** sur les bottes.

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