« On n’a plus besoin de chasser pour se nourrir aujourd’hui » ?

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Combien de fois avons-nous entendu Jean-Kevin répéter cette antienne : « on n’a plus besoin de chasser pour se nourrir aujourd’hui, la chasse n’est pas nécessaire » ? Tordons-lui le cou, aussi indigeste soit-elle.

Je n’ai en effet aucun besoin de manger du gibier

Ai-je besoin de manger du gibier ? Au sens purement alimentaire, non, bien évidemment. Je n’ai aucun mal à trouver dans le premier supermarché venu les poissons-cubes dont j’avoue être friand (je sais, le poisson pané industriel… désolé, mon côté régressif). Étant surtout amateur de viande de qualité (je vous rassure), j’ai la chance de vivre dans le Bourbonnais, où l’on élève la meilleure race à viande bovine au monde (point qui ne souffre aucune discussion). On y trouve aussi d’excellentes volailles élevées « en plein air » comme il se doit (si vous ne connaissez pas nos chapons, oubliez la Rolex et donnez-vous enfin de vraies ambitions dans la vie). Ainsi que du porc fermier à foison. Nous avons encore d’excellents lapins d’élevage (mais ayant l’insigne malchance de mal digérer le lapin, je fais toutes mes excuses à nos amis cuniculteurs si je délaisse leurs produits) et je pourrais continuer cette alléchante liste…

Je n’ai donc, indéniablement, aucun besoin de chasser pour me procurer sur le marché local, voire directement auprès des producteurs, non seulement de quoi m’alimenter, mais mieux, de quoi satisfaire mon goût pour les aliments carnés de qualité. Je peux me nourrir selon mes goûts sans devoir verser dans les abîmes de remords de rigueur pour quiconque est coupable d’acheter de la viande d’élevage industriel (sans laquelle nous aurions un problème de sous-alimentation mondial, mais passons).

Bref : je pourrai tout à fait manger de la viande en me reposant sereinement sur autrui pour tuer, éviscérer, dépouiller, découper ma nourriture, comme la plupart d’entre vous, qui me lisez. Est-ce à dire que je chasse parce qu’en réalité, j’aime tuer, et uniquement pour cela ? Jean-Kevin m’a-t-il démasqué ? Damned!

Eh non…

Un plaisir gastronomique assumé

Gibier, gourmandise et plaisirs de la table. Assumés. Comme je l’aime.

Il y a en effet une subtilité, d’ordre gastronomique. Je ne suis pas seulement un abominable carniste, je suis aussi plutôt gourmet. Tout simplement, comme vous, j’aime les bonnes choses. Or, aussi inoubliable que soit l’expérience d’une parfaite côte de bœuf (© charolaise), la viande de gibier n’a tout simplement pas le même goût. Et on ne trouve guère, ou pas, de bécasse, de grive, de lièvre, de chevreuil ou de sanglier au Carouf (sauf pour certains de ces gibiers en période des Fêtes, mais je refuse radicalement d’acheter du cerf importé de Nouvelle-Zélande alors que nous avons des cervidés à foison dans nos forêts. J’ai ma conscience écologique, moi, môssieur).

Je revendique donc, sans aucun état d’âme, non seulement le plaisir de chasser, les plaisirs de chasser (car ils sont bien plus nombreux que celui, gastronomique, dont nous parlons ici), mais aussi celui de bien manger, de la venaison et du petit gibier, que j’ai prélevé moi-même. Oui, prélevé. Non par euphémisme, le mot tuer ne me gêne en rien : oui, à la chasse, je tue Bambi, c’est juste plus pratique une fois dans l’assiette, voyez-vous. Mais j’emploie ce terme choisi, prélèvement, par rigueur : nous ne tuons en effet pas aveuglement, nous prélevons, avec mesure, une part, notre part, réglée par des plans de chasse et ce genre de choses. Tuer, c’est l’acte factuel qui ne dit rien de la chasse durable. Prélever, c’est l’acte réfléchi qui en traduit tout.

Personnellement, seriez-vous prêt à acheter du gibier issu des terroirs de France ?

À vrai dire, je ne suis pas en cela différent d’une large majorité des Français : saviez-vous en effet que, selon un récent sondage de l’IFOP, 63 % des sondés seraient prêts à acheter de la viande de gibier si elle était « issue des terroirs de France » ? je ne l’invente pas, c’est ici : Le rapport des Français à la chasse et aux chasseurs, IFOP, février 2021.

« Ah mais non. Dans ce sondage, les gens ne disent pas qu’ils seraient prêts à chasser », va me rétorquer notre Jean-Kevin ? Soyons sérieux. Les gens se doutent que la viande de gibier produite en France sera fatalement le produit de la chasse, de la commercialisation de ce que nous chassons. Nous parlons donc bien de la légitimité à manger du gibier de chasse, par goût, qui est largement reconnue dans l’opinion.

Une viande particulièrement saine

« Mais vous êtes inconscient ! » (Jean-Kevin est soucieux de ma santé) « ne savez-vous pas que la viande de gibier est truffée de plomb, toxique ? Que vous vous empoisonnez ? Vous, vos enfants, votre femme enceinte, ravagés par le saturnisme ? »

Posons-nous. Calmement. L’ANSES a certes émis un avis provisoire à titre de précaution en mars 2018. Avis dont on ne lit généralement que les conclusions, alors qu’il faut savoir qu’en fait, il explique d’abord longuement qu’en l’état du peu de données disponibles, l’ANSES ne sait pas. Ne peut pas donner d’avis… mais va quand même en donner un (elle était un peu obligée, à sa décharge). Ce qu’elle fait avec les moyens du bord et le souci de se border soigneusement pour ne courir aucun risque. Bref. Sur la question de la toxicité prétendue de la viande de gibier, je vous renvoie juste à cette excellente synthèse : Pollution des venaisons par le plomb : mythe ou réalité ? par la Fédération des chasseurs de l’Isère. Et si besoin, je fais plus clair : ces recommandations de l’ANSES sur la consommation de viande de gibier, émises sur des bases passablement fragiles, ne relèvent que l’abus du principe de précaution.

Plus généralement, je ne partage pas cette rage hygiéniste des nutritionnistes et autres médecins de notre époque qui, pour peu qu’on leur laisse la bride sur le stéthoscope, nous interdiront tout. Je mourrai sans doute gras et malsain, tandis que Jean-Kevin, lui, mourra peut-être maigre et sain. Je laisse simplement aux vers le soin de départager outre-tombe lequel de nous deux a le meilleur goût, ce qui nous fera une belle jambe.

En comparaison avec la viande de poulet, la viande de perdrix est moins calorique et plus de 3 fois moins grasse

Mais venons-en à plus important. Puisque Jean-Kevin tient à ce que nous parlions de santé et de venaison, saviez-vous que la viande de gibier est reconnue pour ses qualités nutritionnelles, comme l’a montré une étude menée à la demande de la Fédération nationale des chasseurs ? Comparée à la viande d’élevage, la viande de gibier est en effet particulièrement pauvre en matière grasse, riche en protéines et sels minéraux (phosphore, potassium, fer, magnésium). Le faisan est la viande la plus maigre qui soit, avec moins d’1 % de lipides. La perdrix, elle, est trois fois moins grasse que le poulet, tandis que le chevreuil est 25 fois moins gras que l’agneau et que la biche 25 fois moins grasse que la viande de bœuf. Même la venaison la plus grasse, le sanglier (4,3 % de lipides), l’est encore cinq fois moins que son équivalent d’élevage, le porc. Finalement, ce n’est pas peut-être pas moi qui finirai si gras et si malsain…

Non, je ne mange pas de gibier d’élevage

« Mais votre gibier, vous savez bien que c’est de la viande d’élevage en réalité ! » ne peut s’empêcher de protester notre Jean-Kevin. « Vous élevez des millions d’animaux pour les lâcher dans la nature, juste pour avoir le plaisir de les tuer ! »

Part du grand gibier d’élevage dans les prélèvements totaux à la chasse

Afin de ne pas me répéter, je me permets de vous inviter à lire cet article : Pour en finir avec le gibier d’élevage. Vous pourrez y constater, données de référence à l’appui, que ce fameux gibier d’élevage ne concerne en réalité que 3 espèces de façon significative : le faisan, la perdrix et, dans une moindre mesure, le canard colvert : 3 espèces seulement sur 89 espèces chassées en France. La part de gibier d’élevage dans les prélèvements de chasse est négligeable en revanche pour le lièvre et le lapin. Quant aux espèces de grand gibier (sanglier, chevreuil, cerf…), leur élevage est lui aussi infime comparé aux populations sauvages, et surtout, ne donne plus lieu depuis longtemps à aucun lâcher en pleine nature, puisqu’il est réservé aux chasses en enclos et en parcs.

Faut-il ajouter que sinon, nous n’avons aucun élevage de chamois ni de tétras ? Ni de palombes ou de gibiers d’eau hormis le colvert ? Ni de bécasses ou de grives ? Ni… Bref, reportez-vous à ce récapitulatif des tableaux de chasse, vous y trouverez la longue liste de tous nos gibiers qui n’ont rien à voir avec un quelconque élevage.

Mais il n’en reste pas moins que nous chassons souvent, en effet, des faisans et perdrix d’élevage. Attention toutefois aux généralisations abusives. Il ne faut pas oublier tout d’abord que l’on ne procède pas à ces lâchers de gibier de tir sur tous les territoires : ceux où on ne chasse ces espèces que très parcimonieusement s’il le faut, mais sans lâchers de cocottes ne sont peut-être pas la majorité, mais ils ne sont pas si rares. J’ai pour ma part eu la chance de pouvoir chasser uniquement sur ceux-ci. D’autre part, si le « lâcher de cocottes » en saison de chasse est une indéniable réalité, il est appelé à disparaître progressivement, si nous parvenons à généraliser les opérations de repeuplement, de recréation de populations naturelles de faisans et de perdrix, que nous menons aussi, même le public l’ignore hélas souvent.

« Vous avouez donc qu’au moins une partie des chasseurs pratiquent le lâcher de cocottes ! Pour le plaisir de tuer des faisans et des perdrix d’élevage, alors qu’ils pourraient tout aussi bien les acheter prêts à consommer, dans le commerce ! » insiste Jean-Kevin, qui tient à son image du cruel chasseur psychopathe. Soupir… Ce n’est pas une question de « plaisir de tuer », dois-je le répéter ? Mais sinon, oui, je le reconnais volontiers, ce lâcher de gibier de tir en saison de chasse est contestable quant à l’éthique de la chasse. Maintenant, je vous invite, pour ne pas allonger inconsidérément ce billet, à lire cette série de tweets où je vous propose quelques éléments de réflexion sur un certain pragmatisme nécessaire en la matière : si c’est le prix à payer pour que nous ayons les ressources nécessaires pour conduire, à côté de cela, nos actions de repeuplement destinées à y mettre fin, eh bien soit, va pour le lâcher de cocottes.

Et puisque la gestion du grand gibier est une nécessité…

« Vous tuez donc des êtres sensibles juste pour un simple plaisir gustatif ? » persévère encore Jean-Kevin. Ne partageant pas sa foi antispéciste, je n’ai pour ma part aucun problème moral avec le fait de tuer un animal s’il s’agit, notamment, de le manger. Et pour le plaisir d’en manger, en effet, que je revendique sans aucun état d’âme. Il va falloir vous y faire et respecter ma liberté de conscience en la matière.

Parlons régulation : quelles espèces et pourquoi (non exhaustif) ?

Cela étant clairement posé, je terminerai cependant ce billet avec un simple rappel : la gestion du grand gibier est une nécessité écologique, pour l’équilibre faune-forêt. Si la question ne vous est pas familière, vous trouverez toutes les explications nécessaires dans ces deux articles publiés par l’Office national des forêts : Cerfs, chevreuils, sangliers… Trop de grand gibier nuit aux forêts, et La chasse, un prérequis pour planter les forêts de demain. Quoi qu’il en soit de ces questions sur la consommation de venaison, nous prélèverons donc de toutes façons au moins des cerfs, des chevreuils et des sangliers.

Attention : la chasse, rappelons-le, n’est pas d’abord une question de nécessité. C’est d’abord une activité naturelle, naturelle à l’homme, légitime en elle-même. Nous chassons, aujourd’hui, avant tout pour les plaisirs de la chasse, nombreux et variés au-delà de celui qui nous occupe ici. Il serait hors de question de réduire la chasse à une seule fonction de « régulation » et à ces seules espèces, grand gibier de forêt et autres espèces occasionnant des dégâts (ESOD). Je ne me laisserai jamais réduire à un rôle de « régulateur » qui abat des animaux par stricte nécessité. Mais il n’en reste pas moins que nous rendons ici à la collectivité un service de gestion de nombreuses espèces dont elle aurait, sans les chasseurs, bien du mal à assumer le coût, qui serait alors considérable.

Mais, dites-moi, simplement, pour conclure : au nom de quoi faudrait-il que nous laissions à l’équarrissage cette excellente viande de cerf, de chevreuil, de sanglier ? Ne serait-ce pas tout simplement absurde, Jean-Kevin ?

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