Pour en finir avec le gibier d’élevage

[Article mis à jour le 17 août 2021]

Sommaire

L’existence en France d’élevages de gibier est une inépuisable source de clichés anti-chasse. Face à ces affirmations et chiffres sortis d’un chapeau, plus ou moins fantaisistes, parfois jusqu’à l’absurde, voici un tableau vérifiable et aussi rigoureux que possible. Chacun jugera, cette fois en connaissance de cause.

Des chiffres aussi variés qu’incertains

Les chiffres les plus divers sont brandis sur la quantité de gibier d’élevage en France, que ce soit par les associations animalistes ou dans la presse : est-ce « 6 à 8 millions d’ animaux provenant d’élevage [qui sont] tués chaque année à la chasse » comme l’écrit l’association ASPAS[1]Gibier d’élevage, de la cage au carnage, ASPAS, novembre 2018  ? Ou bien 21 millions d’animaux lâchés pour la chasse comme l’écrit l’association Animal Cross[2]Animaux d’élevage lâchés pour la chasse : la faune sauvage trépasse, Animal Cross, 29 novembre 2018  ? Ou encore 30 millions d’animaux élevés pour la chasse, comme l’affirment tour à tour Le Parisien[3]Le terrible élevage des animaux « sauvages » destinés à la chasseLe Parisien, 28 novembre 2018 et EELV[4]L’élevage du gibier ou le voyage en absurdie !, EELV Deux-Sèvres, 5 octobre 2020  ?

Mais aussi, pour mesurer la part de ces animaux d’élevage dans le total des prélèvements de gibier par les chasseurs, quel est ce dernier ? Est-ce 20 millions ? 30 millions ? 40 millions ? Ou bien est-ce, pour le seul gibier à plume, « 40 millions d’oiseaux chassés et tués en France [dont] 20 millions proviennent d’élevages de gibier de chasse » comme l’affirme l’Alliance des Opposants à la Chasse (AOC), sans rien dire à côté de cela du gibier à poils[5]Compte Rendu d’entretien de l’AOC (Alliance des Opposants à la Chasse) avec Madame la secrétaire d’Etat Bérangère ABBA et son conseiller, Monsieur Pierre-Edouard GUILLAIN au Ministère de l’Ecologie le 26/01/21, AOC, janvier 2021  ? Faut-il plutôt retenir le total de 45 millions d’animaux à poils et à plumes tués à la chasse avancés par Animal Cross[6]Chasse : 45 millions d’animaux tués chaque année, Animal Cross, 6 février 2016  ?

Les auteurs de cette soupe de chiffres incertains, parfois accompagnés de sources plus ou moins fiables, souvent non, ont en commun un triple objectif :

  • Impressionner le lecteur à coups de « millions », sans lui donner pour autant de quoi saisir la portée réelle de ces chiffres
  • Imposer l’image d’un immense massacre d’animaux d’élevage inaptes à la vie sauvage, incapables de fuir, livrés aux fusils de chasseurs sans scrupules
  • Disqualifier la chasse, et plus spécialement son rôle de « régulation » de certaines espèces animales, en donnant à croire que l’on « régulerait » en fait essentiellement du gibier d’élevage lâché en pleine nature

L’interview de l’activiste antispéciste Pierre Rigaux par un des principaux médias écologistes, Reporterre, en donne un exemple typique[7]La chasse nuit à la biodiversité, démontre un naturaliste, Reporterre, 18 novembre 2017  :

« En tout, un tiers des 30 millions d’animaux tués chaque année seraient issus d’élevages. « Dans les plaines cultivées, on ne trouve quasiment que ça. L’argument selon lequel la chasse est nécessaire à la régulation des espèces en prend un coup », souligne Pierre Rigaux. »

Il nous faut donc revenir aux quelques sources de référence disponibles, et en extraire une estimation vérifiable de la production de gibier, des espèces concernées (sur les 89 espèces chassables en France[8]Combien d’espèces chassables en France 88 ? 89 ? 90 ? 91 ? La liste officielle des espèces chassables qui fait référence est celle du Code de l’Environnement. Ajoutée à celle des espèces exotiques envahissantes du groupe 1 des Esod, elle indique 88 espèces. Ce sont des différences de nomenclature qui expliquent que l’on indique un total différent. Ici, … Lire la suite ), de ses différentes destinations (car il n’y a pas que les lâchers de gibier de tir pour la chasse), et enfin de la part respective de ce gibier d’élevage dans les prélèvements totaux par la chasse, espèce par espèce.

Des sources statistiques limitées


L’inventaire national des ongulés sauvages en captivité, source clé sur la question de l’élevage de grand gibier en France.

Bien que l’élevage de gibier de chasse soit une filière parmi d’autres de l’élevage français, il n’existe à ma connaissance aucune source émanant du ministère de l’agriculture ni des autres organismes qui documentent les données de production de l’élevage en France. Même l’OFB (ex-ONCFS) ne dispose pas non plus de données complètes. Des journalistes de LCI, dans un article d’enquête sur le sujet, en avaient fait le constat on ne peut plus clair[9]Un animal sur quatre tué par les chasseurs provient-il vraiment d’élevages ?, LCI, 11 octobre 2019  :

Vérifier cette statistique – 1 animal sur 4 tué à la chasse est né en élevage – n’est pas chose aisée : on comprend rapidement que le sujet est délicat et que les données manquent sur cette activité. Le ministère de l’agriculture nous renvoie à l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS). Ce dernier nous indique ne pas pouvoir répondre à nos questions et nous aiguille cette fois à Interprochasse, une fédération d’acteurs de l’économie liée à la chasse … qui comprend notamment le syndicat de M. Chastang. Retour à la case départ.

Dans ces conditions, sur quelles données s’appuyer pour chiffrer l’élevage de gibier et son rôle dans la chasse ? Les sources sont hélas très limitées, un peu anciennes et incomplètes. Elles se réduisent en effet pour l’essentiel à :

  • Quelques chiffres généraux avancés par le Syndicat national des producteurs de gibier de chasse (SNPGC)[10]Syndicat national des producteurs de gibier de chasse , qui représente une partie de la profession, disponibles dans les médias[11]Un animal sur quatre tué par les chasseurs provient-il vraiment d’élevages ?, LCI, 11 octobre 2019 . Le site du SNPGC a longtemps affiché une série de chiffres par espèce, qui ont servi de source à de nombreuses publications animalistes. Cette page n’est aujourd’hui plus disponible, redirigée vers un autre contenu .
  • Un inventaire du grand gibier en espaces clos (sangliers, cervidés, mouflons), incluant les élevages de ces espèces, réalisé par l’ex-ONCFS aujourd’hui Office français de la biodiversité, publié en 2012[12]Ongulés sauvages en captivité, inventaire national, ONCFS, Faune Sauvage, n° 297, 2012
  • La dernière estimation nationale des tableaux de chasse, toutes espèces prises en compte, réalisée elle aussi par l’ex-ONCFS et publiée en 2016[13]Enquête nationale sur les tableaux de chasse à tir, saison 2013-2014, résultats nationaux, ONCFS, Faune Sauvage, n° 310, mars 2016

60% au moins de la production de cerfs en élevage en France est destiné à la filière viande, et non à la chasse.

Pour mesurer exactement l’impact de l’élevage de gibier dans la chasse en France, une difficulté supplémentaire est qu’il nous faut distinguer, à partir des chiffres de production de gibier d’élevage disponibles :

  • Le gibier produit à destination de la filière « viande », et non à des lâchers (élevages dit de catégorie B pour le grand gibier[14]L’élevage et la commercialisation des sangliers, ONCFS, Faune Sauvage, n°288, 2010 )
  • Le gibier produit à destination de l’exportation : la France est le premier exportateur européen de gibier d’élevage (sous forme de poussins de faisans et de perdrix[15]Depuis Machecoul, le gibier s’envole à l’export, Ouest France, 9 janvier 2017 )
  • Le gibier introduit dans la nature dans le cadre d’opérations de repeuplement, avec restauration des habitats naturels et années sans chasse, destiné à reconstituer des populations naturelles
  • Le gibier de tir effectivement lâché en saison de chasse

Il nous faudra pour cela croiser nos sources. Nous allons traiter successivement les cas du grand et du petit gibier.

Le grand gibier : un élevage marginal, uniquement pour la chasse en enclos et parcs

Pour le grand gibier, nous avons la chance de bénéficier d’un inventaire national publié par l’ONCF en 2012. Il porte sur tous les types de structures fermées détenant des ongulés, c’est à dire des sangliers, cerfs élaphes (espèce indigène), chevreuils, mouflons, daims et cerfs Sika (espèce exotique originaire du Japon) :

La plupart des structures closes prises en compte ne sont pas des élevages :

  • Les enclos de chasse (enclos attenant à une habitation, clôture empêchant tout passage du gibier à poil, etc.[16]Clôtures, chasses commerciales et enclos, ONCFS, Faune Sauvage, n° 298, 213 )
  • Les parcs de chasse (parc non attenant à une habitation, clôture laissant un passage au gibier à poil)
  • Les élevages d’agrément
  • Les parcs de vision, parc animalier, zoos…

Parmi les élevages, il faut distinguer :

  • Les établissements de catégorie A destinés aux lâchers pour la chasse
  • Les établissements de catégorie B destinés à la production de viande

Un second tableau de l’inventaire de l’ONCFS permet de différencier précisément les effectifs de grand gibier dans ces élevages pour chacune de leurs destinations possibles. C’est à celui-ci que nous allons nous référer pour tout ce qui suit :

Cette source, bien que simple, s’avère hélas aisément manipulable. Animal Cross, une association animaliste dont le discours est souvent repris, en donne un exemple criant[17]Animaux d’élevage lâchés pour la chasse : la faune sauvage trépasse, Animal Cross, 29 novembre 2018  :

Reprenons (puisqu’il le faut), espèce par espèce, les chiffres avancés par Animal Cross et confrontons-les à la source qu’ils disent avoir utilisée.

Le sanglier


Sanglier d’élevage (enclos &parcs) et prélèvements totaux à la chasse (pleine nature, enclos & parcs) – données 2011-2012.

Animal Cross avance le chiffre « d’environ 40 000 sangliers » produits annuellement pour la chasse. L’inventaire ONCFS indique pour sa part une estimation de 49 565 sangliers produits… mais toutes destinations confondues. Pour ce qui est des lâchers de chasse, il s’agit en réalité de :

  • 28 747 sangliers produits pour les lâchers en parcs de chasse
  • 10 904 sangliers produits pour les lâchers en enclos de chasse
  • 495 sangliers produits pour des lâchers en pleine nature.

Ce chiffre déjà dérisoire de 495 sangliers lâchés en pleine nature il y a 10 ans est nul aujourd’hui : tout lâcher de sangliers en pleine nature est interdit par la loi depuis 2019[18]Article L424-8 du Code de l’environnement, modifié par la loi n°2019-773 du 24 juillet 2019 , Légifrance . Et en fait, ces lâchers étaient auparavant rendus extrêmement rares par le biais de l’autorisation administrative de lâcher imposée en 2006[19]Arrêté du 7 juillet 2006 portant sur l’introduction dans le milieu naturel de grand gibier ou de lapins et sur le prélèvement dans le milieu naturel d’animaux vivants d’espèces dont la chasse est autorisée, Légifrance  : les préfectures n’accordaient évidemment pas d’autorisation dès lors que les populations naturelles de sangliers étaient déjà abondantes. Comme le relève l’ONCFS, il faut en réalité remonter au début des années 1990 pour trouver des lâchers de sangliers plus importants, bien qu’encore inférieurs aux affirmations d’Animal Cross[20]Ongulés sauvages en captivité, inventaire national, ONCFS, Faune Sauvage, n° 297, 2012  :

Seuls 1 % des animaux produits sont destinés à des lâchers en ce qui concerne le cerf élaphe, le chevreuil et le sanglier. En 1991, 30 % des sangliers étaient destinés à être lâchés en milieu ouvert ; vingt ans après, on constate donc une évolution radicale de la situation.

Si on arrive bien ici à un total à 39 651 sangliers élevés et lâchés, c’est uniquement en espaces clos destinés à la chasse (enclos et parcs) et non en pleine nature. À côté de cela, en 2011-2012, ce sont 526 709 sangliers qui avaient été prélevés en pleine nature, sans rapport avec ce gibier d’élevage[21]Tableaux de chasse ongulés sauvages, saison 2011-2012, ONCFS, Faune Sauvage, n° 296, 2012 . Ce tableau a atteint 809 992 sangliers lors de la saison 2019-2020[22]Prélèvements ongulés sauvages saison 2019-2020, OFB, faune sauvage, n°327, 2020  : si le sanglier est bien le grand gibier dont l’élevage cynégétique est le plus important, l’effectif produit en élevage est dérisoire par rapport à la population en pleine nature, qui s’élèvent au moins à un million et demi de sangliers (entre 1,5 et 2 millions selon l’estimation usuelle du double du tableau de chasse, compte-tenu de l’essor démographique constaté ces dernières décennies).

[Mise à jour 17 août 2021] Qu’en est-il des fameux élevages clandestins de sangliers ? Je reprendrais ici en le complétant ce que j’écrivais dans un article consacré aux tout aussi fameux cochongliers : les médias se font deux ou trois fois par an, au plus, l’écho de la découverte d’un élevage illégal de sangliers, non déclaré, ou du procès qui s’en est suivi. Un point commun à tous ces faits divers : cela se passe à très petite échelle, comparé aux ordres de grandeur évoqués pour l’élevage légal. En 2011, 91 sangliers dans un parc clandestin dans le Loir-et-Cher[23]L’enjeu sanitaire des lâchers clandestins de gibier, La Nouvelle République, 7 juillet 2017 . Dans le Morbihan, en 2015, un cinquantaine de sangliers illégalement détenus[24]Il élevait des sangliers hybrides illégalement, Ouest France, 4 septembre 2015 . Dans l’Allier, 5 sangliers en 2016[25]L’élevage illégal de sangliers et de cerfs près de Moulins démantelé, La Montagne, 29 janvier 2016 . En Seine-Maritime, 6 sangliers en 2019[26]Près de Dieppe, des sangliers et un élevage illégal de chiens de chasse découverts dans une fermeactu.fr, 11 décembre 2019 . En Dordogne en 2018, 12 sangliers[27]Dordogne : un élevage clandestin de sangliers démantelé,Sud Ouest, 20 février 2018 . Dans les Hautes-Alpes en 2021, une quinzaine[28]Hautes-Alpes : un élevage illicite de sangliers démantelé, Le Dauphiné Libéré, 6 mai 2021 . Les cas les plus importants relevé dans la presse concerneraient 150 sangliers en 2017 en Haute-Loire[29]Un trafic de sangliers démantelé en Haute-Loire, Le Parisien, 23 juillet 2017 , et 187 sangliers vendus pour être lâchés illégalement en Ardèche, dans la Drôme et en Haute-Loire entre 2012 et 2017[30]Saint-Alban-d’Ay : condamné pour avoir relâché des sangliers d’élevage dans la nature, Le Dauphiné Libéré, 11 février 2020 . Pour situer précisément l’impact de cette dernière affaire : 232 762 sangliers ont été prélevés dans ces trois départements au total durant cette période[31]Grands ongulés – Tableaux de chasse départementaux, ONCFS, lien indisponible .

Le nombre de sangliers illégalement détenus ou relâchés n’est pas précisé dans les articles de presse relatant quelques autres affaires (Dordogne en 2012[32]Les lâchers clandestins de sangliers devant la justice, Sud Ouest, 10 mai 2012 , Tarn en 2015[33]Castres. Condamnés pour avoir lâché des sangliers, La Dépêche, 3 mars 2015 , Calvados en 2019[34]Des élevages illégaux de sangliers sèment la discorde dans le Calvados, Le Parisien, 7 octobre 2019 , Doubs en 2020[35]La fédération des chasseurs du Doubs condamne un lâcher de sangliers d’élevage, France Bleu, 13 décembre 2020 ). Il n’a cependant pas de raison d’être plus élevé : un cas se distinguant par son ampleur aurait très probablement été signalé. Qu’en est-il d’autres élevages ayant réussi à rester inaperçus ? Les sangliers ne s’élèvent pas en batterie, et un parc d’élevage clandestin plus important que les précédents nécessiterait trop de surface pour demeurer inaperçu sur la période d’une dizaine d’années sur laquelle nous avons parcouru les médias locaux et nationaux. Ces trafics font d’autre part l’objet d’une attention soutenue, non seulement de la part de la police de la chasse de l’ex-ONCFS OFB, mais aussi des acteurs du monde agricole victimes des dégâts du grand gibier et des fédérations des chasseurs qui en assument l’indemnisation, pour des montants aujourd’hui considérables mettant en péril les finances de nombre d’entre elles.

Pour conclure sur cette question des élevages clandestins de sangliers : cette pratique illégale est particulièrement inacceptable à l’heure où tous les acteurs concernés se débattent avec le problème de l’explosion démographique du sanglier. L’impact de lâchers clandestins peut être lourd en termes de dégâts agricoles à l’échelle locale. Mais rien ne donne à penser que ces élevages clandestins auraient une ampleur telle qu’ils modifieraient significativement les constats faits ici.

Qu’en est-il enfin des importations de sangliers, les fameux « sangliers polonais » ? Des importations légales de sangliers ont bien lieu, essentiellement depuis la Pologne et la Hongrie, à destination exclusive des enclos et parcs de chasse. Pour quel volume ? Un article de l’ANSES de 2015 évoque un total de 13 000 sangliers en 2003[36]Risques sanitaires liés à l’importation de gibier sauvage d’élevage et de repeuplement, Bulletin épidémiologique, santé animale et alimentation, n° 66, 2015 . Un ordre de grandeur qui reste nettement inférieur à celui de l’élevage français. Les données statistiques plus récentes sont rares, mais un rapport officiel sur la question de l’engrillagement en Sologne indique un total de 295 sangliers importés en 2017, et signale un seul enclos de chasse ayant déclaré des importations en 2019, selon les données fournies par le suivi TRACES (trade control and expert system) des transports d’animaux dans l’Union Européenne. Les auteurs du rapport estiment que ces chiffres sont, selon toute vraisemblance, sous-estimés, mais concluent que[37]L’engrillagement en Sologne : synthèse des effets et propositions, Dominique STEVENS (CGEDD), Michel REFFAY (CGAAER), août 2019  :

Des réponses fournies par les trois DDT interrogées (dont le Loir-et-Cher qui a interdit les lâchers et surtout le Loiret et le Cher qui les suivent et les répertorient), la mission induit que la majeure partie des approvisionnements officiels des enclos et parcs est assurée à partir de sangliers provenant d’élevages français, d’autant plus avec le contexte de peste porcine. Il est cependant certain que les importations illégales existent (attesté par l’ONCFS).

Des cas d’importation clandestine sont en effet parfois évoqués dans la presse, comme en 2020 dans le Doubs (sans certitude cependant sur la provenance)[38]La fédération des chasseurs du Doubs condamne un lâcher de sangliers d’élevage, France Bleu, 13 décembre 2020 , sans qu’il soit possible d’en évaluer précisément l’ampleur. Compte-tenu du renforcement de la surveillance des transports de grand gibier et particulièrement de sangliers dans le contexte de l’épizootie de peste porcine africaine en Europe, il semble cependant difficile d’imaginer des volumes considérables. Au bout du compte, au regard de l’élevage légal, les importations légales ou clandestines ne changent très probablement pas significativement la donne.

Le cerf élaphe


Cerfs d’élevage (enclos &parcs) dans les prélèvements totaux à la chasse (pleine nature, enclos & parcs) – données 2011-2012.

Selon Animal Cross, ce serait 15 000 cerfs qui seraient élevés et lâchés pour la chasse annuellement. Qu’en est-il dans les données de l’ONCFS ?

  • 14 971 cerfs détenus toutes destinations confondues
  • 2 732 cerfs produits pour des lâchers en enclos et parcs de chasse
  • 73 cerfs produits pour des lâchers en pleine nature

On passe donc de 15 000 à… 2 805 cerfs élevés pour la chasse, soit 5 fois moins. Et pour les 2 732 cerfs chassés en enclos et parcs, nous avions prélevés lors de la saison 2011-2012 pas moins de 53 181 autres cerfs en pleine nature, qui ne doivent rien au gibier d’élevage[39]Tableaux de chasse ongulés sauvages, saison 2011-2012, ONCFS, Faune Sauvage, n° 296, 2012 (68 886 en 2019-2020[40]Prélèvements ongulés sauvages saison 2019-2020, OFB, faune sauvage, n°327, 2020 ).

On peut relever au passage que plus de la moitié des cerfs en élevage au début des années 2010 étaient destinés… uniquement à la production de viande (le plus souvent sur le marché local). Il en est de même pour le daim que nous allons aborder par la suite[41]Ongulés sauvages en captivité, inventaire national, ONCFS, Faune Sauvage, n° 297, 2012  :

Le cerf élaphe et le daim sont plutôt destinés à la production de viande (60 % des animaux) et la chasse (37 % pour le cerf, 28 % pour le daim). Le daim est majoritairement autoconsommé, alors que le cerf élaphe est plutôt destiné à la filière bouchère

La confusion volontairement entretenue par les animalistes entre les différentes filières du gibier d’élevage est ici particulièrement criante.

Le chevreuil


Chevreuils d’élevage (enclos &parcs) dans les prélèvements totaux à la chasse (pleine nature, enclos & parcs) – données 2011-2012.

Ce seraient selon Animal Cross pas moins de 7 000 chevreuils qui seraient élevés et lâchés pour la chasse annuellement. Sans surprise, l’ONCFS ne dit pas vraiment cela :

  • 7 047 chevreuils produits toutes destinations confondues
  • 2 040 chevreuils produits pour des lâchers en enclos et parcs de chasse
  • 25 chevreuils produits pour des lâchers en pleine nature

On passe cette fois de 7 000 à… 2 065, soit 3,3 fois moins, et pour la quasi totalité lâchés en enclos et parcs de chasse. Avec un tableau de chasse cette fois en pleine nature qui s’élevait à 530 805 chevreuils en 2011-2012[42]Tableaux de chasse ongulés sauvages, saison 2011-2012, ONCFS, Faune Sauvage, n° 296, 2012 , et 586 797 en 2019-2020[43]Prélèvements ongulés sauvages saison 2019-2020, OFB, faune sauvage, n°327, 2020 .

Le mouflon


Mouflons d’élevage (enclos &parcs) dans les prélèvements totaux à la chasse (pleine nature, enclos & parcs) – données 2011-2012.

Selon Animal Cross, 2 500 mouflons seraient élevés pour la chasse. Les données de l’ONCFS sont :

  • 522 mouflons produits toutes destinations confondues
  • 78 mouflons produits pour les enclos de chasse
  • 161 mouflons produits pour les parcs de chasse
  • Aucun mouflon produit pour des lâchers en pleine nature

Rappelons que le mouflon comporte, en pleine nature, deux sous-espèces en France :

  • Le mouflon corse, qui a cessé d’être chassé au début des années 1950 et qui a été officiellement retiré de la liste des espèces chassables et protégé en 2019[44]Une protection renforcée pour le mouflon de Corse, DREAL Corse, 5 juin 2019
  • Le mouflon dit méditerranéen, sous espèce hybride issue des réserves de l’Office national de la chasse et introduit dans les Alpes, le Massif central, le Périgord, les Pyrénées. principalement dans les années 1950-1970, à des fins touristiques et cynégétiques[45]Mouflon méditerranéen, FNE – LPO, Atlas des mammifères sauvages de Rhône-Alpes

Le mouflon d’élevage relève de la sous-espèce mouflon méditerranéen. On passe cette fois de 2 500 mouflons élevés pour la chasse selon Animal Cross à seulement 239 en réalité, soit 10 fois moins, et encore une fois lâchés uniquement en enclos et parcs de chasse. Avec un tableau de chasse cette fois en pleine nature qui s’élevait à 3 484 mouflons en 2011-2012[46]Tableaux de chasse ongulés sauvages, saison 2011-2012, ONCFS, Faune Sauvage, n° 296, 2012 , et 2 621 en 2019-2020[47]Prélèvements ongulés sauvages saison 2019-2020, OFB, faune sauvage, n°327, 2020 .

Le daim


Daims d'élevage (enclos &parcs) dans les prélèvements totaux à la chasse (pleine nature, enclos & parcs) – données 2011-2012.

Répartition des populations de daims recensées en pleine nature en 2018
[48]La présence du daim et du cerf sika en France, situation en 2018, ONCFS, Faune Sauvage, n°326, 2020 .

22 000 daims seraient, si on croit Animal Cross, élevés et lâchés dans la nature pour la chasse, chaque année. En réalité, le daim étant une espèce exotique envahissante[49]Dama Dama (daim européen), OFB – UICN, Centre de ressources espèces exotiques envahissantes , son élevage ne donne évidemment plus lieu à aucun lâcher en pleine nature (le dernier lâcher connu remonterait à 2009, sans que son caractère officiel soit confirmé[50]La présence du daim et du cerf sika en France, situation en 2018, ONCFS, Faune Sauvage, n°326, 2020 ). Quel est le nombre réel de daims élevés pour être lâchés en parcs et enclos de chasse ?

  • 21 547 daims produits toutes destinations confondues
  • 555 daims produits pour les enclos de chasse
  • 2 129 daims produits pour les parcs de chasse

On passe donc de 22 000 à… 2 684 daims élevés pour la chasse, soit 8 fois moins. En complément, les prélèvements sur les rares populations existantes en pleine nature (Alsace essentiellement) s’élevaient à 1 089 daims lors de la saison 2011-2012[51]Tableaux de chasse ongulés sauvages, saison 2011-2012, ONCFS, Faune Sauvage, n° 296, 2012 , 1 341 en 2019-2020[52]Prélèvements ongulés sauvages saison 2019-2020, OFB, faune sauvage, n°327, 2020 .

Comme nous l’avions vu pour le cerf élaphe, le daim est en fait essentiellement élevé pour sa viande et non pour la chasse : filière viande et autoconsommation représentent 60% des animaux élevés.

Le cerf sika


Cerfs sika d’élevage (enclos &parcs) dans les prélèvements totaux à la chasse (pleine nature, enclos & parcs) – données 2011-2012.

Répartition des populations de cerfs sika recensées en pleine nature en 2018[53]La présence du daim et du cerf sika en France, situation en 2018, ONCFS, Faune Sauvage, n°326, 2020 .

Animal Cross ne mentionne pas les cerfs sika, une autre espèce classée exotique envahissante[54]Cervus nippon (cerf sika), OFB – UICN, Centre de ressources espèces exotiques envahissantes dont l’élevage ne donne lieu à aucun lâcher en pleine nature. Les rares populations existantes en pleine nature sont dues à des introductions effectuées dans les années 1970, ou plus récemment à des animaux échappés d’élevages[55]La présence du daim et du cerf sika en France, situation en 2018, ONCFS, Faune Sauvage, n°326, 2020 .

On trouve en élevage :

  • 452 cerfs sika produits toutes destinations confondues
  • 31 cerfs sika produits pour les enclos de chasse
  • 235 cerfs sika produits pour les parcs de chasse

Pour mémoire, le tableau de chasse du cerf sika en pleine nature s’élevait à 183 cerfs sika en 2011-2012[56]Tableaux de chasse ongulés sauvages, saison 2011-2012, ONCFS, Faune Sauvage, n° 296, 2012 , et 53 en 2019-2020[57]Prélèvements ongulés sauvages saison 2019-2020, OFB, faune sauvage, n°327, 2020 .

Le grand gibier d’élevage, synthèse

Récapitulons, en nous souvenant qu’il s’agit des données du tout début des années 2010, et que la très faible part de lâchers en pleine nature de l’époque (1%) est aujourd’hui nulle ou presque :

  • Moins de 48 000 cerfs, sangliers, chevreuils et mouflons produits en élevage, au total, chaque année pour la chasse
  • Presque exclusivement, sinon en totalité, lâchés en enclos et en parc de chasse, et non en pleine nature
  • Qui ne représentent que l’équivalent de 4,1 % du total fait avec le grand gibier chassé, à côté de cela, en pleine nature.

On est donc, pour le grand gibier, très loin de ce qu’affirment ces associations anti-chasse : la part du gibier d’élevage y est tout simplement dérisoire.

Le petit gibier : seules 3 espèces sont significativement concernées

Animal Cross affirme que « 46% du petit gibier tué (hors animaux dit nuisibles) fait suite à une réintroduction[58]Chasse : 45 millions d’animaux tués chaque année, Animal Cross, 6 février 2016  ». Reprenons les chiffres avancés par cette association (similaires à ce qu’on retrouve chez d’autres), provenant cette fois des déclarations du Syndicat national des producteurs de gibier de chasse (SNPGC)[59]Syndicat national des producteurs de gibier de chasse  :

Souvenons-nous que le petit gibier d’élevage a, lui aussi, plusieurs destinations possibles :

  • Exportation
  • Filière viande
  • Lâchers de repeuplement (hors saison de chasse)
  • Lâchers de gibier de tir, en saison de chasse

Nous ne disposons malheureusement pas ici de données aussi précises que pour le grand gibier. Mais l’enquête nationale sur les tableaux de chasse à tir réalisée en 2013-2014 par l’ONCFS fournit plusieurs indications sur la part de l’élevage pour les espèces de petit gibier[60]Enquête nationale sur les tableaux de chasse à tir, saison 2013-2014, résultats nationaux, ONCFS, Faune Sauvage, n° 310, mars 2016 . C’est à cette étude que nous allons à présent nous référer.

Lièvres et lapins de garenne: des élevages marginaux

Un chiffre impressionnant est avancé pour le lapin de garenne : 100 000 lapins produits chaque année selon le Syndicat national des producteurs de gibier de chasse (SNPGC). Qu’en est-il de leur contribution au gibier de chasse ?

Rappelons tout d’abord que l’introduction de lapins de garenne en pleine nature est soumise à autorisation préfectorale[61]Arrêté du 7 juillet 2006 portant sur l’introduction dans le milieu naturel de grand gibier ou de lapins et sur le prélèvement dans le milieu naturel d’animaux vivants d’espèces dont la chasse est autorisée, Légifrance . Selon les termes du Code de l’environnement :

« Le préfet peut refuser l’autorisation d’introduire du grand gibier ou des lapins dans le milieu naturel. Ce refus intervient notamment lorsque, dans le département ou les départements limitrophes ou dans la zone choisie pour le lâcher, le grand gibier ou les lapins déjà présents causent des dégâts importants aux activités agricoles ou forestières. »

Il parait évident qu’aucune autorisation préfectorale de lâcher de lapins de garenne n’est donnée là où cette espèce est classée ESOD, espèce susceptible d’occasionner des dégâts (ex « nuisible »)… par la préfecture elle-même[62]Arrêté du 3 avril 2012 pris pour l’application de l’article R. 427-6 du code de l’environnement et fixant la liste, les périodes et les modalités de destruction des animaux d’espèces susceptibles d’être classées nuisibles par arrêté du préfet, Légifrance .

Mais plus simplement et plus largement, l’estimation de l’ONCFS en 2013-2014 est sans appel : « Pour cette espèce, le prélèvement par la chasse à tir est étroitement lié à l’état des populations sauvages puisque les lâchers d’animaux d’élevage sont marginaux. » Et en effet, quelle que soit la part de lâchers en pleine nature, 100 000 lapins de garenne en élevage ne représentent que moins du 15ᵉ des prélèvements par la chasse, estimés à au moins 1 465 988.

Le lièvre, pour sa part, présente un tableau de chasse de 627 144 lièvres pour la saison 2013-2014… à comparer aux 40 000 lièvres en élevage, là encore sans que leur destination ne soit différenciée entre filières alimentaire et chasse. Dans tous les cas, le lièvre d’élevage ne représenterait là encore que moins du 15ᵉ des prélèvements par la chasse.

Ce n’est manifestement pas avec ces deux espèces que nous allons atteindre les 46% du petit gibier prélevé à la chasse qui serait issu de l’élevage, selon Animal Cross :

Faisans, perdrix et colverts : les 3 seules espèces de gibier significativement concernées


Le gibier d’élevage pour la chasse selon l’association animaliste ASPAS.

Nous arrivons enfin aux 3 espèces pour lesquelles, cette fois, l’élevage de gibier constitue indéniablement une part significative, voire majeure, des prélèvements à la chasse. La première est le faisan, pour lequel le SNPGC avance le chiffre de 14 millions de faisans produits annuellement en élevage, puis la perdrix grise et rouge avec 5 millions d’oiseaux, et enfin le canard colvert avec un million. Pour quelles destinations ? S’il n’existe pas de filière spécifique viande pour l’élevage de gibier à plumes[63]Sauvons l’élevage de gibier français, Horizons, 30 novembre 2020 , un tiers de la production serait destinée à l’exportation, selon le SNPGC[64]Agriculture. L’élevage de gibier, méconnu mais controversé, Ouest France, 13 novembre 2020 .

Quelle est la part de ce gibier d’élevage dans la chasse de ces trois espèces ? Concernant le faisan, selon l’ONCFS :

« Avec un tableau estimé à environ 3 millions d’individus – soit environ 2,5 faisans par chasseur français – c’est l’un des gibiers les plus prélevés, toutes espèces confondues. Bien sûr, même si les populations sauvages se développent – plus de 40 000 coqs chanteurs avaient été recensés dans le cadre du réseau Perdrix-Faisan au sein de ces populations au printemps 2013 –, l’essentiel de ce prélèvement est réalisé sur des oiseaux d’élevage »

De même, pour la perdrix, l’ONCFS écrit :

« La perdrix rouge dont le prélèvement total est estimé à environ 1,3 million d’individus, lequel s’exerce en grande partie sur des oiseaux issus d’élevage […] la perdrix grise [dont] l’estimation du prélèvement pour 2013-2014 (un peu moins d’1 million d’individus) est à peine supérieure au nombre de couples considérés comme présents au printemps 2008 […] Les prélèvements s’exerçant également de façon non négligeable sur des oiseaux issus d’élevage, du moins dans certaines régions »

Sans qu’il soit possible de la quantifier, la part de l’élevage est donc essentielle pour le faisan, majeure pour la perdrix. Elle apparait encore notable bien que certainement plus réduite pour le canard colvert, pour lequel l’ONCFS s’en tient à relever qu’il « figure en tête des oiseaux d’eau les plus prélevés, avec un tableau estimé à environ 1,2 million d’individus. Les lâchers d’oiseaux d’élevage empêchent de connaître le niveau de prélèvement dans les populations sauvages. »

Un quart des prélèvements, mais concentré sur 3 espèces seulement, pour 89 chassées

Au terme de ce passage en revue des différentes espèces de gibier existant en élevage en France, quelle est finalement leur part dans les prélèvements totaux par la chasse ? L’absence de données assez précises pour les 3 principales espèces concernées empêche d’établir une proportion rigoureuse. Tout au plus peut-on confirmer à partir des chiffres examinés ici qu’en effet, sur un total d’au moins 21,5 millions d’animaux prélevés annuellement (selon les données de l’enquête nationale sur les tableaux de chasse à tir de la saison 2013-2014[65]Enquête nationale sur les tableaux de chasse à tir, saison 2013-2014, résultats nationaux, ONCFS, Faune Sauvage, n° 310, mars 2016 ), au plus un quart correspondrait à du gibier d’élevage, mais concentré sur 3 espèces essentiellement, pour 89 espèces chassées en France.

Compte-tenu de l’importance de ces faisans et perdrix d’élevage, peut-on évaluer dans leurs lâchers les parts respectives de véritable « lâcher de cocottes », c’est à dire de gibier de tir lâché en saison de chasse, et d’animaux réintroduits à des fins de repeuplement, de reconstitution de populations naturelles ? Soyons clair : le lâcher de faisans ou de perdrix en saison de chasse ne contribue que marginalement au repeuplement, comme l’a mis en évidence l’ONCFS à de nombreuses reprises, et comme le souligne cette spécialiste de la perdrix[66]Dans les Deux-Sèvres, au moins un million de faisans et de perdrix élevés pour être chassés, le Monde, 24 septembre 2020  :

« Dans quelle proportion ces élevages participent-ils au repeuplement ? C’est difficile à dire, mais selon les données d’il y a une dizaine d’années, les vraies opérations de repeuplement n’étaient pas très importantes, précise Elisabeth Bro, spécialiste de la perdrix grise au sein de l’Office français de la biodiversité (OFB). Par contre, il est clair que beaucoup de ces oiseaux ne passeront pas l’hiver et que des animaux qui ont grandi en captivité n’ont pas tous les atouts pour survivre dans la nature. »

Cependant, on voit depuis quelques années les opérations de véritable repeuplement se multiplier et prendre de plus en plus d’ampleur : réalisées cette fois à partir de souches sauvages, associées surtout à des actions de restauration de l’habitat naturel, et menées sans chasse des poules reproductrices sur plusieurs années, ces opérations de repeuplement sont destinées à mettre fin aux lâchers de cocottes, à l’horizon des années 2030 au plus tôt sans doute. La part du gibier d’élevage dans la chasse est donc destinée à se réduire progressivement, et peut-être à disparaître.

Il est cependant impossible aujourd’hui de distinguer, avec les quelques données dont nous disposons, la part de gibier de tir et celle de gibier de souche sauvage lâché en repeuplement. Pour la suite de notre propos, nous allons prendre le parti le plus défavorable à la chasse : nous considérerons que 100% des faisans, perdrix et colverts prélevés sont du gibier de tir, et nous ignorerons la part de gibier d’élevage de repeuplement et celle du gibier naturel.

La régulation, ce n’est pas « du bidon »

Selon l’association 30 millions d’amis[67]Chasseurs, régulateurs d’espèces ? La vidéo qui met à mal l’argument !30 millions d’amis, 28 novembre 2018  :

A en croire les chiffres de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS), un animal chassé sur quatre provient d’un élevage. Un chiffre qui vient sérieusement fragiliser le principal argument des chasseurs pour justifier leur « loisir » : la régulation de certaines espèces.

Si la proportion d’animaux d’élevage est exacte, l’interprétation qui en est faite est, elle, en revanche, totalement mensongère. Personne en effet n’a jamais prétendu chasser le faisan, la perdrix ou le canard colvert, qui constitue l’essentiel du gibier d’élevage, en lien avec une quelconque nécessité de « réguler » ces espèces !

La fameuse régulation de la faune sauvage par la chasse concerne en effet de toutes autres espèces, celles dont il s’agit de limiter des impacts dommageables sur les activités agricoles, sur le plan sanitaire, en matière de collisions routières, et dans certains cas de dommages sur d’autres espèces de petite faune sauvage fragilisées par la dégradation et la pollution des milieux naturels. Au premier rang de ces espèces dont la régulation est nécessaire figurent les cervidés, cerfs et chevreuils ainsi que le sanglier, afin de gérer l’équilibre faune/forêt et de réduire les dommages agricoles. Or, nous avons vu que la part de leur élevage était marginale, et surtout exclusivement destinée aujourd’hui aux enclos et parcs de chasse : or, personne n’a jamais prétendu non plus chasser en enclos pour en réguler les populations artificielles de gibier !

Enfin, cette régulation concerne aussi un grand nombre d’espèces qui sont, elles, totalement absentes des élevages de gibier : vous ne trouverez aucun élevage de renards, de corneilles ni de freux, de pigeons ramiers, d’étourneaux sansonnets, de ragondins ni de rats musqués, de fouine, belette ou martre, de blaireaux, ni autres espèces susceptibles d’occasionner des dégâts. Les sangliers, les cervidés et le lapin de garenne sont les seules exceptions, mais sans aucun lâcher dans la nature pour les premiers, et uniquement là où il n’est pas classé ESOD pour le dernier.

En conclusion…

Il est donc indéniable que la part du gibier d’élevage est aujourd’hui prépondérante pour le faisan et la perdrix, et qu’elle est importante, dans une mesure plus difficile à déterminer, pour le canard colvert. Ces trois espèces, fortement composées de gibier d’élevage, représentent à elles seules un tiers des prélèvements de petit gibier, un quart des prélèvements totaux de la chasse française.

Mais il ne s’agit que de 3 espèces sur 89 chassées en France. Si l’on retire le faisan, la perdrix et le colvert, la part du gibier d’élevage dans la chasse tombe à… moins de 1% seulement des prélèvements totaux (même en cumulant chasse en pleine nature et en enclos et parcs). La chasse française est bien, pour la quasi-totalité des espèces chassées, une chasse d’animaux sauvages, nés en pleine nature, et non de gibier d’élevage. Faisans, perdrix et colverts sont l’arbre dont se servent les animalistes pour cacher la forêt.

Plus encore, si on regarde cette fois les espèces concernées par la fameuse régulation par la chasse, l’affirmation selon laquelle « la régulation, c’est du bidon, ils régulent des animaux d’élevage » s’avère totalement fausse : faisans, perdrix et colverts n’ont jamais été chassés pour cette raison ; on ne fait aujourd’hui aucun lâcher en pleine nature des ongulés en élevage, sanglier inclus ; et la majeure partie des espèces dont nous assurons la nécessaire régulation ne sont pas des espèces produites en élevage.

Enfin, si le « lâcher de cocottes » en saison de chasse constitue indiscutablement une tache sur la pratique de la chasse française, il faut savoir que celle-ci est vouée à disparaître. Pas aujourd’hui, certes, ni demain, dans une décennie peut-être. Mais la reconstitution des populations naturelles de petit gibier, grâce à l’entreprise massive de réhabilitation des habitats naturels menée par les chasseurs, permettra à terme d’y mettre fin. Il n’y aura alors plus d’arbre pour cacher la forêt[68]Mais pourquoi ne pas interdire immédiatement les lâchers de cocottes, pour se consacrer uniquement aux opérations de repeuplement, me demanderez-vous ? Parce que pour mener celles-ci, il faut les moyens apportés par les chasseurs. Et pour qu’il y ait des chasseurs, il faut qu’il y ait, malgré tout, du gibier à chasser. Ce sera l’objet d’un futur article… .

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Notes & références

Notes & références
1 Gibier d’élevage, de la cage au carnage, ASPAS, novembre 2018
2, 17 Animaux d’élevage lâchés pour la chasse : la faune sauvage trépasse, Animal Cross, 29 novembre 2018
3 Le terrible élevage des animaux « sauvages » destinés à la chasseLe Parisien, 28 novembre 2018
4 L’élevage du gibier ou le voyage en absurdie !, EELV Deux-Sèvres, 5 octobre 2020
5 Compte Rendu d’entretien de l’AOC (Alliance des Opposants à la Chasse) avec Madame la secrétaire d’Etat Bérangère ABBA et son conseiller, Monsieur Pierre-Edouard GUILLAIN au Ministère de l’Ecologie le 26/01/21, AOC, janvier 2021
6, 58 Chasse : 45 millions d’animaux tués chaque année, Animal Cross, 6 février 2016
7 La chasse nuit à la biodiversité, démontre un naturaliste, Reporterre, 18 novembre 2017
8 Combien d’espèces chassables en France 88 ? 89 ? 90 ? 91 ? La liste officielle des espèces chassables qui fait référence est celle du Code de l’Environnement. Ajoutée à celle des espèces exotiques envahissantes du groupe 1 des Esod, elle indique 88 espèces. Ce sont des différences de nomenclature qui expliquent que l’on indique un total différent. Ici, nous avons compté, comme le fait l’ex-ONCFS OFB dans son enquête nationale sur les tableaux de chasse, 2 espèces au lieu d’une pour le « faisan de chasse » du code de l’environnement: le faisan commun (faisan de colchide) et le faisan vénéré. Nous ne différencions pas en revanche le chamois et l’isard.
9, 11 Un animal sur quatre tué par les chasseurs provient-il vraiment d’élevages ?, LCI, 11 octobre 2019
10, 59 Syndicat national des producteurs de gibier de chasse
12, 20 Ongulés sauvages en captivité, inventaire national, ONCFS, Faune Sauvage, n° 297, 2012
13, 60, 65 Enquête nationale sur les tableaux de chasse à tir, saison 2013-2014, résultats nationaux, ONCFS, Faune Sauvage, n° 310, mars 2016
14 L’élevage et la commercialisation des sangliers, ONCFS, Faune Sauvage, n°288, 2010
15 Depuis Machecoul, le gibier s’envole à l’export, Ouest France, 9 janvier 2017
16 Clôtures, chasses commerciales et enclos, ONCFS, Faune Sauvage, n° 298, 213
18 Article L424-8 du Code de l’environnement, modifié par la loi n°2019-773 du 24 juillet 2019 , Légifrance
19, 61 Arrêté du 7 juillet 2006 portant sur l’introduction dans le milieu naturel de grand gibier ou de lapins et sur le prélèvement dans le milieu naturel d’animaux vivants d’espèces dont la chasse est autorisée, Légifrance
21, 39, 42, 46, 51, 56 Tableaux de chasse ongulés sauvages, saison 2011-2012, ONCFS, Faune Sauvage, n° 296, 2012
22, 40, 43, 47, 52, 57 Prélèvements ongulés sauvages saison 2019-2020, OFB, faune sauvage, n°327, 2020
23 L’enjeu sanitaire des lâchers clandestins de gibier, La Nouvelle République, 7 juillet 2017
24 Il élevait des sangliers hybrides illégalement, Ouest France, 4 septembre 2015
25 L’élevage illégal de sangliers et de cerfs près de Moulins démantelé, La Montagne, 29 janvier 2016
26 Près de Dieppe, des sangliers et un élevage illégal de chiens de chasse découverts dans une fermeactu.fr, 11 décembre 2019
27 Dordogne : un élevage clandestin de sangliers démantelé,Sud Ouest, 20 février 2018
28 Hautes-Alpes : un élevage illicite de sangliers démantelé, Le Dauphiné Libéré, 6 mai 2021
29 Un trafic de sangliers démantelé en Haute-Loire, Le Parisien, 23 juillet 2017
30 Saint-Alban-d’Ay : condamné pour avoir relâché des sangliers d’élevage dans la nature, Le Dauphiné Libéré, 11 février 2020
31 Grands ongulés – Tableaux de chasse départementaux, ONCFS, lien indisponible
32 Les lâchers clandestins de sangliers devant la justice, Sud Ouest, 10 mai 2012
33 Castres. Condamnés pour avoir lâché des sangliers, La Dépêche, 3 mars 2015
34 Des élevages illégaux de sangliers sèment la discorde dans le Calvados, Le Parisien, 7 octobre 2019
35, 38 La fédération des chasseurs du Doubs condamne un lâcher de sangliers d’élevage, France Bleu, 13 décembre 2020
36 Risques sanitaires liés à l’importation de gibier sauvage d’élevage et de repeuplement, Bulletin épidémiologique, santé animale et alimentation, n° 66, 2015
37 L’engrillagement en Sologne : synthèse des effets et propositions, Dominique STEVENS (CGEDD), Michel REFFAY (CGAAER), août 2019
41 Ongulés sauvages en captivité, inventaire national, ONCFS, Faune Sauvage, n° 297, 2012
44 Une protection renforcée pour le mouflon de Corse, DREAL Corse, 5 juin 2019
45 Mouflon méditerranéen, FNE – LPO, Atlas des mammifères sauvages de Rhône-Alpes
48, 50, 53, 55 La présence du daim et du cerf sika en France, situation en 2018, ONCFS, Faune Sauvage, n°326, 2020
49 Dama Dama (daim européen), OFB – UICN, Centre de ressources espèces exotiques envahissantes
54 Cervus nippon (cerf sika), OFB – UICN, Centre de ressources espèces exotiques envahissantes
62 Arrêté du 3 avril 2012 pris pour l’application de l’article R. 427-6 du code de l’environnement et fixant la liste, les périodes et les modalités de destruction des animaux d’espèces susceptibles d’être classées nuisibles par arrêté du préfet, Légifrance
63 Sauvons l’élevage de gibier français, Horizons, 30 novembre 2020
64 Agriculture. L’élevage de gibier, méconnu mais controversé, Ouest France, 13 novembre 2020
66 Dans les Deux-Sèvres, au moins un million de faisans et de perdrix élevés pour être chassés, le Monde, 24 septembre 2020
67 Chasseurs, régulateurs d’espèces ? La vidéo qui met à mal l’argument !30 millions d’amis, 28 novembre 2018
68 Mais pourquoi ne pas interdire immédiatement les lâchers de cocottes, pour se consacrer uniquement aux opérations de repeuplement, me demanderez-vous ? Parce que pour mener celles-ci, il faut les moyens apportés par les chasseurs. Et pour qu’il y ait des chasseurs, il faut qu’il y ait, malgré tout, du gibier à chasser. Ce sera l’objet d’un futur article…

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