Le réensauvagement, enfer ou paradis ? (par El Chacal)

Sommaire

Par El Chacal

Le réensauvagement, de quoi s’agit-il ?

Les artisans et promoteurs de cette théorie soutiennent que laisser la vie sauvage prospérer sans intervention humaine serait la meilleure solution pour préserver la biodiversité. Il suffirait ainsi de créer de vastes territoires sauvages exempts de toute activité ou présence humaine pour que s’épanouisse à nouveau la nature puisque, selon eux, les populations sauvages s’auto-régulent. De tel territoires n’existent pas, de nos jours, en France. Qu’à cela ne tienne. Pour Gilbert Cochet[1]Naturaliste, co-auteur avec Stéphane Durand de Ré-ensauvageons la France: Plaidoyer pour une nature sauvage et libre, Actes Sud, 2018. la solution est simple. Il faut que l’État, seule entité disposant de moyens coercitifs, impose la création, de manière arbitraire, de territoires sauvages les plus grands possibles intégralement protégés, qui seraient « vidés » de leurs populations humaines et entièrement livrés à la « nature ».

Ainsi, la conception de la protection de la nature défendue par les théoriciens du réensauvagement s’appuie sur la déportation de populations entières (montagnardes et littorales notamment) pour laisser place à une nature sauvage qui pourrait enfin se passer de l’homme. Le paradis de la nature ne pourrait ainsi se créer que sur le déracinement et le désespoir, l’enfer pour une partie des hommes. Gilbert Cochet appelle ouvertement à l’intervention de l’État pour mettre fin aux pratiques populaires de la nature, distinguant et hiérarchisant ainsi deux types d’usage : « Les bons, ceux des écologistes, véritables « héros de la restauration de la nature » doués d’une « abnégation sans limites », pour qui le plaisir réside dans la seule contemplation de la nature et les mauvais, ceux des « braconniers » [chasseurs ?] et autres éleveurs et pêcheurs qui, par leurs activités, rendent stériles les milieux naturels[2]Maxime Lerolle, La tentation d’un réensauvagement autoritaire, Reporterre, 18 février 2021. .

Sans présence et intervention humaine, comment évolueraient ces sanctuaires ? Avant de tenter de répondre, rappelons simplement que cette politique de protection intégrale de certains espaces ae déjà été conduite par le passé. C’était même la base de la politique dite de « protection de la nature » conduite par l’État français pendant deux décennies. Cette période voit la création des premiers parc nationaux (Mercantour, Écrins) et des premières réserves nationales .

L’expérience de la réserve nationale des Bauges


Localisation du massif des Bauges dans les Alpes.

Cette réserve nationale (de chasse et de faune sauvage) a été créée officiellement en 1995 en Savoie et Haute Savoie sur un espace de plus de 5000 ha déjà protégé depuis 1913 par l’administration des eaux et forêts pour le développement de la population de chamois. Tout se passe très bien jusqu’à la fin des années 70 et l’objectif initial qui était de développer la population de chamois semble alors en passe d’être atteint. Sur les 5000 ha de la réserve on ne dénombre pas moins de 800 chamois.

Mais ce développement à ses limites et les scientifiques s’accordent sur le fait que la capacité d’accueil de la réserve est largement dépassée et que les animaux sont « de moins bonne constitution[3]Claude Francillon, Les chamois décimés par une épizootie en Savoie, le paradoxe des réserves, Le Monde, 23 août 1977. » Cette même année, en quelques semaines, près de 150 chamois meurent à la suite d’une épizootie de kérato-conjonctivite. Un grand nombre d’animaux doit être abattu par les gardes, les autres, atteints de cécité, se tuent dans les falaises ou meurent d’inanition, ne parvenant plus à trouver leur nourriture. Plus de la moitié de la population de chamois est anéantie en quelques semaines.

Quelle leçon pouvons-nous tirer de cette expérience ?

La première c’est que dans un territoire « entièrement livré à la nature », le développement non maîtrisé (sans régulation) d’une population d’animaux sauvage créé immanquablement, à terme, des déséquilibres flagrants entre les espèces et leurs milieux mettant en danger la population d’animaux sauvage que l’on souhaite, au départ, préserver. On peut objecter que cela est évidemment la conséquence de l’absence de prédateurs naturels (loups, lynx, ours) qu’il aurait fallu réintroduire. Pourquoi pas, mais c’est alors sans compter sur le choix des proies fait par ces prédateurs et sur l’étendue de leur domaine. Un loup, par exemple, vit sur 15 000 à 30 000 ha et ses choix, en matière de prédation, se portent, le plus souvent, sur les proies, plus faciles à atteindre que le chamois notamment les animaux d’élevage qu’il trouverait en abondance sur la majeure partie de son territoire, hors réserve.

L’échec de la réserve des Bauges est la preuve incontestable qu’en France et dans le contexte actuel la théorie d’une nature épanouie, parce que préservée de la présence humaine, où les populations sauvages s’autoréguleraient ne peut exister que dans l’imagination de quelques partisans aveuglés de la théorie du réensauvagement.


Évolution de la superficie colonisée par le cerf en France entre 1985 et 2015[4]ONCFS, « Trente ans de suivi du cerf en France (1985-2015) », Faune Sauvage, N° 314 – 1er trimestre 2017 .

Le temps où le choix de protéger intégralement des espaces pour se donner bonne conscience en fermant les yeux sur une absence totale de gestion et de protection sur le reste du territoire national est révolu depuis longtemps. Depuis cette triste expérience, la « protection » de la nature a laissé place à la « conservation » de la nature qui intègre l’homme agriculteur, forestier dans la préservation des espaces et des espèces à l’exemple du Parc National des Cévennes où l’homme est enfin accepté comme un élément de la nature.

En 1977, année du désastre pour les chamois des Bauges, ces derniers étaient totalement protégés sur 5 000 ha et livré à une chasse sans limite dès qu’ils s’aventuraient à l’extérieur de la réserve. Les enseignements tirés de cette expérience ont conduit à l’adoption des plans de chasse, étendus au chamois en 1989. Depuis, les populations de grands ongulés sauvage n’ont cessé de se développer en France.

La chasse « cueillette » de nos grands-pères a laissé place à la chasse « gestion » que l’on connait aujourd’hui. En 20 ans, la superficie colonisée par le cerf a doublé et les effectifs ont quadruplé. Sur la même période l’effectif de chevreuil a été multiplié par 3,2, celui des chamois par 3,1.

Les promoteurs du réensauvagement n’ont rien inventé. Pire encore, ils n’ont pas su tirer les leçons des échecs du passé. La préservation des milieux naturels, la préservation de la faune sauvage mérite bien mieux que les délires anti démocratiques de quelques illuminés aveuglés par leur méconnaissance de la nature et de la ruralité, leur haine des chasseurs. C’est en acceptant, au-delà de nos sensibilités, le fait incontournable que l’homme fait partie intégrante de nos écosystèmes, que la chasse raisonnée est indispensable au maintien des équilibres. C’est en instituant et en actualisant sur l’ensemble du territoire national des règles de protection et de gestion, et pas seulement sur des sanctuaires dont l’homme serait exclu, que nous pourrons ensemble être fier de contribuer à transmettre à nos enfants une nature préservée où ils pourront évoluer pour leur plus grand bonheur.

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Notes & références

1Naturaliste, co-auteur avec Stéphane Durand de Ré-ensauvageons la France: Plaidoyer pour une nature sauvage et libre, Actes Sud, 2018.
2Maxime Lerolle, La tentation d’un réensauvagement autoritaire, Reporterre, 18 février 2021.
3Claude Francillon, Les chamois décimés par une épizootie en Savoie, le paradoxe des réserves, Le Monde, 23 août 1977.
4ONCFS, « Trente ans de suivi du cerf en France (1985-2015) », Faune Sauvage, N° 314 – 1er trimestre 2017

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