Remplacer la chasse par des « professionnels » ? Une vue de l’esprit (première partie)

Sommaire

On évoque parfois l’idée qu’en mettant fin à la « chasse loisir », ce qu’il resterait de nécessaire régulation de certaines espèces pourrait être confié, en France, à des « professionnels », sur une « base enfin scientifique » et de manière cette fois « enfin sécurisée ». C’est une simple vue de l’esprit qui témoigne d’une totale méconnaissance de ces questions. L’abolition de la chasse est d’abord impossible en ce qui concerne ses missions d’intérêt général inscrites au code de l’environnement, pour d’évidentes raisons économiques et pratiques. Au-delà, elle serait aberrante concernant ses actions de suivi de la faune sauvage, de préservation de celle-ci et de ses habitats. Elle se heurterait enfin à un sérieux problème du point de vue de nos droits fondamentaux.

Les clichés de rigueur

Récapitulatif a minima des principales espèces dont la « régulation » par la chasse et le piégeage est une nécessité en France.

Les plus lucides activistes anti-chasse, ou les moins hallucinés, admettent la nécessité d’une gestion de la faune sauvage. Comment nier en effet qu’il est indispensable, dans nos écosystèmes anthropisés, de gérer les populations de grand gibier, sangliers, cerfs et chevreuils, en raison, entre autres, de leur impact sur les ressources forestières[1]La chasse, un prérequis pour planter les forêts de demain, ONF, 13 novembre 2021 [2]Cerfs, chevreuils, sangliers… Trop de grand gibier nuit aux forêts, ONF, 20 octobre 2019  ? Comment nier le besoin de protéger nos cultures des corvidés, des pigeons ramiers, des étourneaux[3]Les corvidés concernés par la chasse et le piégeage sont la corneille et le corbeaux freux auquel s’ajoute, de manière dérogatoire à son statut d’espèce protégée, le choucas des tours. Pour l’impact des oiseaux sur les cultures agricoles, voir Dégâts d’oiseaux sur grandes cultures, 2 750 agriculteurs témoignent, Perspectives agricoles, n°375, février 2011  ? Sans compter le lièvre et le lapin ? Comment nier la nécessaire lutte contre les espèces exotiques envahissantes[4]Celles relevant de la chasse et du piégeage sont le cerf Sika, le daim, le ragondin, le rat-musqué, le vison d’Amérique, le raton-laveur, le chien viverrin et enfin l’oie bernache du Canada, dont le cas est détaillé ici : L’oie bernache du Canada, une espèce exotique envahissante ? Comment nier le problème des mustélidés, du renard et de l’élevage avicole, voire ovin[5]Les mustélidés concernés par la chasse et le piégeage sont à ce jour la fouine, la belette, la martre et le putois, ainsi que le blaireau. Sur les dommages agricoles occasionné par ce dernier, voir les différents threads Twitter indiqués ici: Le blaireau, ses dégâts, sa chasse, Franc Aller, 2020  ? Celui du grand cormoran pour la pisciculture et la restauration de plans d’eau naturels ? Pour près d’une trentaine d’espèces au moins[6]Pour évacuer le troll classique « oui mais si les chasseurs arrêtaient les élevages de gibier… », lire Pour en finir avec le gibier d’élevage, 16 août 2021 , les prélèvements effectués par la chasse et le piégeage sont une nécessité, à côté des autres moyens mis en oeuvre (clôtures, effarouchement, répulsifs, etc.), eux aussi nécessaires, utilisés, mais insuffisants à une telle échelle[7]On oubliera charitablement l’idée avancées par la mouvance antispéciste d’une vaste entreprise de « stérilisation » de la faune sauvage. Les explications données dans ce thread Twitter pour le sanglier sont, je pense, suffisamment éclairantes : Des contraceptifs pour #sangliers ?, Franc Aller, 26 juin 2021 .

Mais il suffirait, nous dit-on, de réserver cela à des « professionnels ». Quand ce ne sont pas les « garde-chasse », dont on ne sait jamais trop de qui il s’agit dans l’esprit du vaillant promoteur de cette idée, ce sont les super-agents-super-héros de l’ONF, parfois de l’ex-ONCFS OFB. Dans tous les cas, des gens enfin sérieux, autrement dit inévitablement des fonctionnaires, que l’intérêt public l’emporte enfin. Fatalement à la charge de la collectivité, pour ne pas être soupçonnables d’un quelconque intérêt privé (puisque l’intérêt privé, c’est « mal »). N’intervenant que missionnés par un inévitable « comité scientifique » qui saura, lui, de quoi il parle, à la différence des « viandards », le bon et le mauvais chasseurs par définition tous obsédés par l’idée de tuer, tuer, tuer… Du coup, la gestion des espèces de faune sauvage deviendrait enfin « rationnelle » et « éthique », et l’on ne courrait enfin plus le risque de se prendre une « balle perdue » tirée par un chasseur inévitablement alcoolisé. Bref, c’est juste magique, il n’y a plus qu’à…

Essayons à présent de revenir à la réalité : c’est au moins une triple impossibilité ou absurdité.

L’intransposable exception de Genève, le minuscule canton suisse « sans chasse »

L’exemple du canton de Genève (fréquemment assimilé à tort à toute la Suisse) est incontournable dans ces débats. Il est présenté comme le modèle à suivre par excellence par les associations animalistes telles qu’ASPAS[8]Joyeux anniversaire les Suisses : 40 ans sans chasse, et tout va bien !, ASPAS, 13 mai 2014 et nombreux autres intervenants. De fait, indéniablement, les genevois eux-mêmes le plébiscitent :

La chasse est en effet interdite dans le canton de Genève depuis 1974, et remplacée par des abattages de différentes espèces, effectués par les gardes de l’Office de l’environnement du canton[9]Cohabiter avec la faune sauvage – Un canton sans chasse, www.ge.ch . Selon Manue Piachaud, étho-anthropotechnologue qui a mené une étude approfondie sur le cas genevois[10]Canton sans chasseurs, Genève doit s’organiser pour réguler sa faune, RTS, 18 janvier 2019 [11]Les implications financières et les effets sur les écosystèmes d’une gestion de la faune sans chasseurs, ainsi que l’avis des utilisateurs de la nature sur le sujet, Manue Piachaud, Août 2018 [12]Voir également cette très complète interview de Manue Piachaud par Denis Plat, J’ aime la chasse, 14 octobre 2020 , ce système coûterait au canton trois fois plus cher que ne le ferait la chasse, mais soit, admettons…

Prélèvements de sangliers par l’Office de l’environnement du canton de Genève (source Statistiques fédérales de la chasse[13]Statistiques fédérales de la chasse, Office fédéral de l’environnement, 2021 )

Les espèces concernées à Genève sont au nombre d’une toute petite douzaine, en nombre et en quantités variables selon les années. Les principales, qui font l’objet d’une régulation systématique chaque année, sont les sangliers et les chevreuils, pour lesquels les gardes procèdent à des abattages réguliers, ainsi que les corneilles et les pigeons ramiers pour lesquels des autorisations de destruction sont données aux agriculteurs[14]Gestion des espèces pouvant être chassées selon la Loi fédérale sur la chasse et la protection des mammifères et oiseaux sauvages – Organisation, coût et bilan; Genève 2014-2017, Office cantonal de l’agriculture et de la nature du canton de Genève, 23 août 2018 . Selon l’évolution des populations et des dégâts notamment agricoles, d’autres espèces sont plus ponctuellement concernées : blaireau, lièvres, renards, étourneaux, autres corvidés…[15]Statistique fédérale de la chasse, Office fédéral de la statistique [16]Tirs de régulation et indemnisations à Genève, Fédération cynégétique genevoise, 2021 . Il est également de plus en plus question de réguler la population de cerfs qui, bien que très réduite, pose des problèmes d’équilibre avec les ressources forestières[17]Trop nombreux, les cerfs genevois risquent leur vie,La Tribune de Genève, 17 mars 2021 .

Le canton de Genève compte seulement 3 000 hectares de forêt et 10 000 hectares de sols agricoles.
La France compte 27,8 millions d'hectares de sols agricoles et 21,2 millions d'hectares de sols naturels (Source Agreste 2018[18]L’occupation du sol entre 1982 et 2018, enquête Teruti, Agreste, avril 2021 )

Le point clé, sur lequel insiste Manue Piachaud, est que le modèle genevois est fortement conditionné par sa très petite échelle : un territoire de 280 km² aux deux-tiers urbanisés, avec des surfaces agricoles et forestières totales à peine équivalentes à… une fois et demie Paris intra-muros.

Quelques données sur le territoire, Genève et France
Genève France Rapport
Superficie 282 km² 543 940 km² 2 211 fois plus
Surface agricole 106 km² 277 409 km² 2 598 fois plus
Surface forestière 34 km² 169 000 km² 4 872 fois plus
Autres surfaces naturelles 5,6 km² 46 400 km² 8 200 fois plus

Les coûts de la gestion de la faune sauvage par l’Office de l’environnement du canton de Genève sont, à cette échelle, très faibles comparés au budget cantonal (moins d’un million d’euros pour un budget de 9 milliards d’euros, soit moins que le coût d’un café par citoyen genevois par année)[19]Teutatès, Manue Piachaud . Mais il n’en serait plus du tout de même à plus grande échelle, notamment sur des territoires aux massifs forestiers bien plus vastes et moins accessibles, sans parler des autres espaces naturels et de la surface agricole. Comme doit en convenir même cet article de POSITIVR, qu’on peinera à soupçonner de complaisance envers la chasse, ce modèle est tout simplement intransposable à un pays comme la France :

Quand on pose [à Manue Piachaud] la question d’une transposition de ce modèle à un autre territoire, sa réponse est sans appel. « Genève est un territoire particulier, très urbain et dense avec seulement 3 000 hectares de forêt et 10 000 hectares d’agriculture, ce qui rend possible ce mode de gestion. Le transposer ailleurs serait très difficile à mettre en place (main d’œuvre et matériel conséquent et très coûteux)[20]Chez nos voisins, la chasse est interdite et ça fonctionne : devrions-nous nous en inspirer ?, POSITIVR, 20 octobre 2020 . »

Évaluer précisément le coût qu’un tel système représenterait à l’échelle de la France est cependant difficile. Comme l’explique Manue Piachaud, qui a créé dans le cadre de son étude un calculateur pour donner une idée du prix de cette conversion sur d’autres territoires, les paramètres à prendre en compte sont très nombreux et varient fortement selon les territoires :

« Pour avoir une idée précise, il faut renseigner environ 70 critères car chaque territoire a sa topographie. Il ne suffit donc pas de multiplier les coûts par la surface à couvrir. »[21]Chez nos voisins, la chasse est interdite et ça fonctionne : devrions-nous nous en inspirer ?, POSITIVR, 20 octobre 2020

Il ne suffit donc pas de multiplier, par exemple, le coût total à Genève par le rapport de surfaces naturelles et agricoles en France. Nous pouvons cependant donner un ordre d’idée pour quelques départements français. Dans celui du Doubs, pour lequel l’évaluation semble avoir été faite de façon complète, le coût total de la gestion de la faune atteindrait 9 millions d’euros par an, contre environ 120 000 euros aujourd’hui[22]Gérer la faune sans les chasseurs, possible ?, Chassons.com, 15 avril 2019  :

Ce qui ressort de l’analyse du cas genevois est que l’impact financier de réguler professionnellement la faune sur un grand territoire serait très conséquent.
En effet, la gestion de la faune susceptible d’occasionner des dégâts coûte un million de francs (880 000 euros) sur un canton ne comprenant que 3 000 hectares de forêt et 10 000 hectares d’agriculture.

Lors de l’assemblée générale de la FNC, vous avez mis en lumière la gestion financière des activités de destruction cynégétiques du canton de Genève et celle de la Fédération des Chasseurs du Doubs. Quel constat pouvez-vous nous donner en comparant les modes de régulation pratiqués ?
Pour une surface à gérer plus grande que Genève, ce qui est presque toujours le cas, le prix devient vite impressionnant. Un exemple est la somme de régulation des sangliers qui seraient de plus de 2 millions, l’apport financier de la viande déduit. Ce n’est qu’un aspect des 9 millions que coûterait la gestion de la faune chassable dans le Doubs (avec 200 000 hectares boisés et 220 000 hectares cultivés). En prenant tous les frais directs, la gestion des animaux occasionnant des dégâts est aujourd’hui estimée à 120 000 euros.



La Dordogne est le 3ᵉ département le plus boisé de France, avec plus de 400 000 ha de forêt, à comparer aux 3 000 ha à Genève…

Sur la base des travaux de Manue Piachaud, la fédération des chasseurs de Dordogne évalue pour sa part à 53 millions d’euros par an le coût de la gestion de la faune dans ce seul département, en tenant compte de la valeur des surfaces agricoles (353 100 ha) et forestières (418 370 ha)[23]Chasse interdite: un exemple suisse, Fédération des chasseurs de Dordogne  :

Le coût total de la gestion de la faune chassable (indemnisation, protection, régulation…) dans le canton de Genève équivaut à 98€ par ha cultivé et à 331€ par ha de forêt. Cependant, la forêt périgourdine n’a pas la même valeur que la forêt suisse. En moyenne, un hectare d’une forêt en Dordogne vaut 8 fois moins cher. Ainsi, le coût de gestion de la faune sauvage, proportionnel à la valeur de l’hectare, serait de 41 € par hectare de forêt en Dordogne. L’estimation du coût d’une gestion sans chasseur pour le département reviendrait à … 53 millions d’euros par an. Une situation inimaginable…

Prélèvements de sangliers dans le département des Landes: plus de 12 000 par an, à comparer aux moins de 300 dans le canton de Genève[24]Les dégâts de sangliers aux cultures menacent la chasse – Constats et perspectives d’actions urgentes, Fédération départementale des chasseurs des Landes, 20 juillet 2019 .

Enfin, la fédération des chasseurs des Landes, indépendamment des données genevoises et pour la seule gestion du sanglier dans ce département, et sur la base de 11 000 battues organisées en une saison, évalue à 20 millions d’euros par an le coût de celles-ci si les participants à celles-ci devaient être seulement défrayés[25]Les dégâts de sangliers aux cultures menacent la chasse – Constats et perspectives d’actions urgentes, Fédération départementale des chasseurs des Landes, 20 juillet 2019 .

À l’échelle départementale, le coût d’une gestion de la faune sauvage à la genevoise pourrait donc varier selon le contexte de chacun de nos 93 départements concernés (en comptant la Guadeloupe et La Réunion), d’au moins une dizaine de millions d’euros à plusieurs dizaines de millions d’euros par an.

Le coût d’une gestion de la faune sauvage à la charge de la collectivité dépendrait également fortement du nombre d’espèces concernées et de leurs effectifs. Or, ceux-ci sont bien plus élevés en France qu’à Genève : une trentaine d’espèces, et des populations de plusieurs millions dans de nombreux cas[26]Thread Twitter sur les espèces classées ESOD et les autres espèces dont la régulation est nécessaire, Franc-Aller, 9 mai 2020 .

Voici à titre indicatif une comparaison des prélèvements effectués pour les principales espèces concernées en France et à Genève. Même si toutes ces espèces n’entreraient peut-être pas dans le cadre d’une gestion à la genevoise, ni avec des prélèvements équivalents, ceci permet de se faire une idée du changement d’échelle[27]Données pour Genève (année de référence 2019) : Statistique fédérale de la chasse, Office fédéral de la statistique et Tirs de régulation et indemnisations à Genève, Fédération cynégétique genevoise, 2021.Données pour la France (année de référence 2019 pour le grand gibier, 2011 pour les autres espèces) : Prélèvements ongulés sauvages saison 2019-2020, OFB, Faune … Lire la suite  :

Prélèvements comparés à Genève et en France
Genève France
Sanglier 251 809 992
Chevreuil 29 586 797
Daim 1 341
Cerf 68 886
Cerf sika 53
Corbeau freux 350 233 976
Corneille 383 085
Geai des chênes 84 189
Pie bavarde 152 047
Étourneau sansonnet 4 287 195
Pigeon ramier 4 926 324
Fouine 1 17 762
Suite du tableau des prélèvements comparés à Genève et en France
Genève France
Belette 2 024
Martre 8 871
Lapin 1 465 988
Lièvre 627 144
Renard 7 430 358
Blaireau 2 22 045
Ragondin 352 913
Rat-musqué 71 994
Raton-Laveur ?
Chien viverrin ?
Vison d’Amérique ?
Bernache du Canada 3 869

Faute d’estimation plus précise, on peut donc situer l’ordre de grandeur du coût total de ce système pour l’ensemble du territoire français métropolitain à au moins 2 ou 3 milliards d’euros par an, sinon plus. Bref, même un Richard Holding, chargé de communication de l’association animaliste antichasse ASPAS doit en convenir, ce système est définitivement intransposable en France, au moins pour d’évidentes raisons de coût[28]« Si le modèle genevois lui semble vertueux, il admet néanmoins que sa transposition en France semble aujourd’hui utopique », Chez nos voisins, la chasse est interdite et ça fonctionne : devrions-nous nous en inspirer ?, POSITIVR, 20 octobre 2020

Terminons cette partie, si besoin est, en rappelant l’excellente vidéo consacrée par à cet exemple genevois, où vous trouverez d’autres élément sur l’évidente impossibilité économique de le reproduire à l’échelle du territoire français :

Et juste dans les forêts publiques ? Essayons le cas de l’ONF ?

Mais me direz-vous, ne pourrait-on au moins recourir à ce système au moins, par exemple, sur le domaine forestier public ? La question mérite d’être posée, d’autant qu’elle va permettre d’aborder plus complètement la nature des coûts liés à l’abandon de la chasse.

Part de la surface forestière publique (domaniale, communale, autres collectivités territoriales) par région administrative (source Inventaire forestier[29]Inventaire forestier – La surface forestière, IGN )

Rappelons tout d’abord que les forêts françaises sont avant tout privées, pour 75% de leur superficie. Le quart restant, c’est à dire la forêt publique, se compose essentiellement des forêts communales (un peu moins de 16%) et domaniales (9%)[30]Inventaire forestier – La surface forestière, IGN . Ces dernières sont entièrement gérées par l’Office national des forêts (ONF), qui est également le prestataire unique des communes pour l’exploitation forestière. L’ONF n’a en revanche aucune compétence sur la forêt privée. La « professionnalisation » de la chasse sous l’égide de l’ONF ne concernerait donc au plus qu’un quart de la forêt française (domaniale et communale), soit 1,7 million d’hectares, essentiellement situés dans le quart nord-est du pays. Nous allons partir de l’hypothèse basse, où seule la forêt domaniale serait concernée.

Pour préserver les ressources forestières et permettre leur renouvellement, ainsi que l’adaptation de nos forêts aux impacts du réchauffement climatique, l’ONF a un besoin vital de gérer les populations de grand gibier forestier : cerfs, chevreuils et sangliers[31]La chasse, un prérequis pour planter les forêts de demain, ONF, 13 novembre 2021 [32]Cerfs, chevreuils, sangliers… Trop de grand gibier nuit aux forêts, ONF, 20 octobre 2019 .

L’Office recourt donc aujourd’hui dans les quelques 1 300 forêts domaniales métropolitaines :

  • Pour l’essentiel, à des baux de chasse établis avec des sociétés de chasse[33]Chasse en forêt domaniale: Les baux de chasse, ONF
  • Pour une faible part, à des licences individuelles de chasse à la journée, où les chasseurs sont encadrés par les agents de l’ONF qui dirigent l’action de chasse[34]Chasse en forêt domaniale: chasse à la journée, ONF
  • En proportion encore plus réduite (une quinzaine de lots sur 3 300 à ce jour), à la chasse en régie, confiée à des forestiers de l’ONF… souvent accompagnés par des chasseurs[35]La chasse, un prérequis pour planter les forêts de demain, ONF, 13 novembre 2021
La chasse compte pour plusieurs dizaines de millions d’euros dans les recettes du budget de l’ONF[36]Les chasses et concessions (pour d’autres activités) apportaient 65,1 millions d’euros à l’Office en 2017, sur 847 millions de recettes au total. Voir Rapport d’activité 2017x, ONF

L’essentiel de la régulation du grand gibier en forêt domaniale repose donc en pratique sur les chasseurs, qui :

  • Réalisent la majeure partie des prélèvements
  • Assument l’essentiel des frais matériels (déplacements, munitions et armes, entretien des meutes de chiens courants…), hors entretien des accès etc.
  • Contribuent à hauteur de plusieurs dizaines de millions d’euros au budget de l’Office, par le biais des baux et licences de chasse qu’ils paient à celui-ci[37]Les chasses et concessions (pour d’autres activités) apportaient 65,1 millions d’euros à l’Office en 2017, sur 847 millions de recettes au total. Voir Rapport d’activité 2017x, ONF

Renoncer à la chasse en forêt domaniale imposerait donc à l’ONF la perte d’une ressource financière non négligeable (sachant que l’Office est structurellement déficitaire d’une quarantaine de millions d’euros par an), ajouterait à ses charges de nouveaux frais d’investissement et de fonctionnement, et surtout, dépasserait de loin ce que peuvent faire ses quelques milliers de techniciens forestiers et autres agents territoriaux (ils représentent un tiers des 8 400 emplois de l’Office). Combien de chasseurs s’agirait-il en effet de remplacer ? Aucun chiffre précis n’est disponible à ma connaissance, mais 63% des associations de chasse en forêt domaniales comptent de 25 à plus de 50 chasseurs : pour 3 300 lots de chasse, cela peut représenter entre 75 000 et 150 000 chasseurs, soit au moins des dizaines de milliers de postes à financer, sous statut public ou privé… alors que l’ONF a annoncé en juin 2021 la suppression de 450 postes sur ses 8 400 salariés[38]L’Office national des forêts amputé de 475 postes, Libération, 18 juin 2021 . Autant dire que cette idée de « fonctionnarisation » de la chasse, même réduite aux seules forêts domaniales est toujours une simple vue de l’esprit.

Ajoutons que nous n’avons envisagé ici que le seul cas des forêts domaniales (9% de la forêt française) : le même calcul pourrait être fait pour le reste de la forêt publique, essentiellement communale (16% de la forêt française). Combien de communes forestières pourraient-elles faire face à la perte des revenus provenant des adjudications de chasse, au surcroît d’investissements et de frais de fonctionnement, et surtout à l’embauche en masse de personnel ? Soyons sérieux, enfin…

Verrons-nous sinon des tentatives d’appliquer malgré tout ce système à très petite échelle locale ? C’est possible. Il pourrait s’agir des zones péri-urbaines de quelques métropoles, comme Montpellier, Lyon, Grenoble, dont les maires et présidents de communautés urbaines écologistes sont aujourd’hui très déterminés dans leur posture anti-chasse[39]Montpellier Méditerranée Métropole va devoir assumer son alliance avec le Parti Animaliste, Franc Aller, thread Twitter, 14 janvier 2021 … si leurs administrés veulent bien en assumer le coût sur leurs impôts locaux. Mais surtout, cela reviendrait juste à répliquer, à la même échelle dérisoire, le modèle genevois. Avec la même portée, anecdotique.

À suivre…

Nous allons traiter dans la suite de cet article d’autres questions :

  • Fonctionnariser les chasseurs ? Mais pour quel bénéfice ?
  • Se priver d’un investissement écologique considérable ?
  • Une mise en cause de nos droits fondamentaux
  • Travaillons plutôt ensemble !

Notes & références

Notes & références
1, 31, 35 La chasse, un prérequis pour planter les forêts de demain, ONF, 13 novembre 2021
2, 32 Cerfs, chevreuils, sangliers… Trop de grand gibier nuit aux forêts, ONF, 20 octobre 2019
3 Les corvidés concernés par la chasse et le piégeage sont la corneille et le corbeaux freux auquel s’ajoute, de manière dérogatoire à son statut d’espèce protégée, le choucas des tours. Pour l’impact des oiseaux sur les cultures agricoles, voir Dégâts d’oiseaux sur grandes cultures, 2 750 agriculteurs témoignent, Perspectives agricoles, n°375, février 2011
4 Celles relevant de la chasse et du piégeage sont le cerf Sika, le daim, le ragondin, le rat-musqué, le vison d’Amérique, le raton-laveur, le chien viverrin et enfin l’oie bernache du Canada, dont le cas est détaillé ici : L’oie bernache du Canada, une espèce exotique envahissante
5 Les mustélidés concernés par la chasse et le piégeage sont à ce jour la fouine, la belette, la martre et le putois, ainsi que le blaireau. Sur les dommages agricoles occasionné par ce dernier, voir les différents threads Twitter indiqués ici: Le blaireau, ses dégâts, sa chasse, Franc Aller, 2020
6 Pour évacuer le troll classique « oui mais si les chasseurs arrêtaient les élevages de gibier… », lire Pour en finir avec le gibier d’élevage, 16 août 2021
7 On oubliera charitablement l’idée avancées par la mouvance antispéciste d’une vaste entreprise de « stérilisation » de la faune sauvage. Les explications données dans ce thread Twitter pour le sanglier sont, je pense, suffisamment éclairantes : Des contraceptifs pour #sangliers ?, Franc Aller, 26 juin 2021
8 Joyeux anniversaire les Suisses : 40 ans sans chasse, et tout va bien !, ASPAS, 13 mai 2014
9 Cohabiter avec la faune sauvage – Un canton sans chasse, www.ge.ch
10 Canton sans chasseurs, Genève doit s’organiser pour réguler sa faune, RTS, 18 janvier 2019
11 Les implications financières et les effets sur les écosystèmes d’une gestion de la faune sans chasseurs, ainsi que l’avis des utilisateurs de la nature sur le sujet, Manue Piachaud, Août 2018
12 Voir également cette très complète interview de Manue Piachaud par Denis Plat, J’ aime la chasse, 14 octobre 2020
13 Statistiques fédérales de la chasse, Office fédéral de l’environnement, 2021
14 Gestion des espèces pouvant être chassées selon la Loi fédérale sur la chasse et la protection des mammifères et oiseaux sauvages – Organisation, coût et bilan; Genève 2014-2017, Office cantonal de l’agriculture et de la nature du canton de Genève, 23 août 2018
15 Statistique fédérale de la chasse, Office fédéral de la statistique
16 Tirs de régulation et indemnisations à Genève, Fédération cynégétique genevoise, 2021
17 Trop nombreux, les cerfs genevois risquent leur vie,La Tribune de Genève, 17 mars 2021
18 L’occupation du sol entre 1982 et 2018, enquête Teruti, Agreste, avril 2021
19 Teutatès, Manue Piachaud
20, 21 Chez nos voisins, la chasse est interdite et ça fonctionne : devrions-nous nous en inspirer ?, POSITIVR, 20 octobre 2020
22 Gérer la faune sans les chasseurs, possible ?, Chassons.com, 15 avril 2019
23 Chasse interdite: un exemple suisse, Fédération des chasseurs de Dordogne
24, 25 Les dégâts de sangliers aux cultures menacent la chasse – Constats et perspectives d’actions urgentes, Fédération départementale des chasseurs des Landes, 20 juillet 2019
26 Thread Twitter sur les espèces classées ESOD et les autres espèces dont la régulation est nécessaire, Franc-Aller, 9 mai 2020
27 Données pour Genève (année de référence 2019) : Statistique fédérale de la chasse, Office fédéral de la statistique et Tirs de régulation et indemnisations à Genève, Fédération cynégétique genevoise, 2021.
Données pour la France (année de référence 2019 pour le grand gibier, 2011 pour les autres espèces) : Prélèvements ongulés sauvages saison 2019-2020, OFB, Faune Sauvage, n°32, 3e trimestre 2020 et Enquête tableaux de chasse 2014-2014, ONCFS, Faune sauvage, hors-série, décembre 2019
28 « Si le modèle genevois lui semble vertueux, il admet néanmoins que sa transposition en France semble aujourd’hui utopique », Chez nos voisins, la chasse est interdite et ça fonctionne : devrions-nous nous en inspirer ?, POSITIVR, 20 octobre 2020
29, 30 Inventaire forestier – La surface forestière, IGN
33 Chasse en forêt domaniale: Les baux de chasse, ONF
34 Chasse en forêt domaniale: chasse à la journée, ONF
36, 37 Les chasses et concessions (pour d’autres activités) apportaient 65,1 millions d’euros à l’Office en 2017, sur 847 millions de recettes au total. Voir Rapport d’activité 2017x, ONF
38 L’Office national des forêts amputé de 475 postes, Libération, 18 juin 2021
39 Montpellier Méditerranée Métropole va devoir assumer son alliance avec le Parti Animaliste, Franc Aller, thread Twitter, 14 janvier 2021

Share my article